Le sentiment que des entreprises marchent sur la tête. Malaise des cadres et employés.

Extrait

« Uta Winkler l’observait, en attente de la suite de cette conversation qui l’intéressait à son plus grand étonnement. Jamais elle n’aurait imaginé entendre de tels propos de la bouche d’un businessman.
–Comment vous expliquer. Il est question de fractures très menaçantes. De responsabilités et de citoyenneté comme possibilités pour rassembler.
–Vous parlez de politique ?!
–Pas du tout ! Ni Milo ni moi ne sommes engagés en politique. Ce monde nous est plutôt étranger. Non, il s’agit de voir ce que nous pouvons faire à notre niveau pour améliorer des situations. Notre place se situe à l’échelle des entreprises. C’est modeste, mais mieux que rien, n’est n’est-pas ?
–Si vous le dites. Uta Winkler esquissa un sourire volontairement candide pour marquer sa méconnaissance de ces sujets.
–D’abord cette histoire des pôles qui se repoussent. D’un côté nous avons une société d’individus qui aspirent désormais plus à l’épanouissement qu’à la carrière stable et grassement rémunérée. Face à cela, nous voyons émerger des entrepreneurs, des dirigeants, une partie des cadres qui se distinguent par une volonté unique : faire beaucoup d’argent. Ils parlent de start-up, de culbute. Le plus vite enrichi sera le plus aimé et admiré.
Il ricana, puis souleva les sourcils en dessinant un sourire faussement étonné, un rien ironique.
–Donc, d’un côté vous avez ceux qui ont le pouvoir. Ils travaillent dans une logique de faire de gros profits le plus vite possible. Évidemment, c’est au détriment de la qualité, d’échanges commerciaux équitables et des salariés. D’un autre côté, vous avez des gens qui souhaitent s’épanouir, se sentir libres, et préfèrent évidemment gagner plus, mais ça n’a rien à voir avec les sommes engrangées par le premier pôle.
–Je comprends, mais…
–Laissez-moi continuer. Vous allez comprendre. Ou sentir.
Il lui coupait la parole avec un sourire bienveillant teinté même d’une certaine complicité.
–D’une part, des individus aspirent à une qualité de vie qu’on retrouve dans l’attirance pour le bio, la défiance vis-à-vis des produits chimiques, l’adhésion aux mesures qui préservent l’environnement, des manifestations de solidarité lorsqu’il s’agit d’inégalités sociales.
D’autre part, en face, ceux qui produisent innovent pour faire beaucoup d’argent sans se soucier des attentes de bien-être du public et des salariés ni même de la santé économique de leurs fournisseurs. On diminue les coûts pour augmenter les profits, au détriment de la qualité, de la sécurité, de la santé, de l’environnement. On rivalise d’imagination pour contourner des règlementations, on fait travailler des salariés dans des pays sans normes ni protection, même des enfants, quitte à faire semblant de ne pas savoir. Parfois les pouvoirs politiques abondent en ce sens au nom de la protection économique en allégeant la régulation et les normes. Une complicité s’installe avec cette idée que le profit crée des richesses qui généreront des emplois. Les entreprises savent brandir perfidement la menace des emplois qui seraient perdus si on les régule trop. La vérité est plus subtile : chaque avantage fiscal, social ne profite finalement pas, ni aux salariés, ni aux consommateurs, ni aux états ou si peu à proportion des sommes investies. Il suffit d’observer la réalité des chiffres sur des périodes de temps assez longs pour s’en apercevoir.
–Mais c’est bien ce qu’attend la population : gagner plus et avoir un travail.

–Pas tout à fait. Je ne suis pas d’accord. On confond deux choses. Je suis de ceux qui persistent à croire que ce qui est demandé par les individus reste une vie épanouie moins préoccupée par l’argent qu’un confort minimal pour s’épanouir. En d’autres termes, la majorité des gens ne souhaite pas devenir riche, mais vivre confortablement et s’épanouir. La prise de conscience que la vie est courte, et que l’instant présent doit être vécu avec plus d’intensité sans lien avec la richesse, devient de plus en plus importante. Quelque chose s’est emballé dans le monde des entreprises en quelques dizaines d’années[…] »

Extrait de: BORIS GEISER. « LA DOUCE TORPEUR. »

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